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Nombreux
sont les livres consacrés à la ville de Marrakech. Ils sont dans la plupart
des écrits d'étrangers se trouvant, après le premier coup de foudre, sous
l'enchantement d'une ville à l'apparence folklorique, une ville farouche se
cachant toujours dans sa coquille comme un escargot, ne se montrant
complètement qu'après s'être apprivoisée.
Mais
comment faire pour l'amadouer? "Comment aborder la ville?" Telle
était la question qui ouvre plusieurs textes qui composent le recueil,
"Marrakech: Secrets Affichés", écrit par deux poètes, Yassin
Adnan et Saad Sarhan, traduit par deux éminents traducteurs, Abdelkader
Hajjam et Hamid Guessous et préfacé par Juan Goytisolo, écrivain espagnol -
pas tout à fait puisqu'il passe une bonne partie de l'année serré, par les
mains fortes, contre la poitrine de sa bien-aimée: Marrakech. On dirait que
cette ville ne pourrait pas être écrite qu'avec dix mains. En fait, "il
ne s'agit pas d'un espace proprement parler, ni d'une simple ville",
comme le déclarent les deux auteurs pour bien préparer le lecteur à un
pèlerinage hors du commun, c'est une ville complexe. Une ville qui ressemble
à ce livre qui cherche à la conquérir, livre où espace et conte
s'enchevêtrent pour devenir enfin inextricable. D'ailleurs, on se trouve dans
l'incapacité de qualifier ce recueil où poésie, prose, histoire et
géographie s'imbriquent et constituent une mosaïque inouïe. Les ponts sont
détruits entre les disciplines, entre les genres… mais les traversées ne
sont pas difficiles, inaperçues même, parfois. On glisse tel un patineur
d'un mode d'expression à un autre, bercé par les mots et soutenu par des
histoires, par moment, abracadabrantesques, comme celle de Harroun Errachid,
arrivé à Marrakech à la recherche du paradis perdu.
A
l'instar d'un Mahi Binebine, qui éclaire à travers sa mémoire une partie de
la mémoire de Marrakech dans son livre "Le Griot de Marrakech", les
auteurs de "Marrakech: secrets affichés" clarifient l'abscons du
labyrinthe de la ville qui n'a plus de secret pour eux. Ils retracent, comme
des cartographes, les chemins tortueux à suivre pour arriver au cœur battant
de la cité: la place de Jamaâ El Fana. Ils décrivent minutieusement ces
itinéraires tentaculaires, semblables aux doigts de la même main aboutissant
tous, à la paume qui maîtrise leur mouvement; "Marrakech n'est pas une
ville, c'est une main tendue, ainsi que l'atteste sa carte invisible."
Cependant, la description des chemins ne suffit pas, ce n'est pas l'objectif
principal. Ce qui importe, c'est comment apprendre à se perdre volontiers
dans le bois des plaisirs, à glaner, par bribe, l'âme de la ville, à saisir
son essence…Les deux écrivains répondent à la question qu'ils se posent
au début du livre : " Quelle carte muette soutiendrait cet
enchevêtrement de ruelles, ces esplanades et ses souks hurlant de tout leur
vie."
La
cohabitation de la modernité et de la tradition n'affecte pas Adnan et Sarhan,
plutôt ils voient en elle l'incroyable capacité qu'à la ville d'incorporer
le changement tout en restant elle-même ; la jeune odalisque à la jeunesse
éternellement renouvelée : " Ne sois donc pas étonné au cas où tu
surprendrais présent et passé enlacés au fond de quelques venelle, et, ce
voyant, ne te fais surtout pas d'idées. " Disaient les auteurs d'un air
où se mêlent défi et étonnement.
Marrakech
c'est aussi "les langues épicées qui font succulente la parole.
"C'est une pépinière linguistique, un laboratoire à production de mots
et d'expressions. Les Marrakchis sont connus par leur capacité de faire d'un
grain une coupole ou d'un lion un chaton. Ils usent de leur héritage
ancestral et fouillent dans leur patrimoine oral, déversé partout dans la
ville, pour enrichir leur répertoire linguistique, combien intéressant pour
les incantations, pour faire d'un banal tapis une relique d'une valeur
inestimable, comme font les vendeurs des bazars dont il s'agit dans ce texte.
Vendeurs qui élargissent leur champ de perfectionnement et deviennent non
seulement capables de se servir des mots mielleux de leur langue maternelle
mais aussi en mesure d'inventer et de créer des néologismes dans la langue
de l'autre ; le touriste.
"Marrakech:
secrets affichés" a tenté sans être exhaustif et parfois dans un style
chirurgical, de nous montrer les nombreuses facettes de cette ville magique
où on peut se cultiver sans recourir aux livres, conquérir le monde sans la
quitter… Car, comme disent les deux auteurs: "Ceci n'est donc pas la
ville de Marrakech. Ceci est la bibliothèque de Babel. Les ruelles sont des
salles de lecture, et les boutiques des rayons."
De
tels travaux nous rendent la confiance en nos créateurs et surtout les
poètes, dont certains croient, qu'en poussant les mots hors les limites du
sens, inventer une nouvelle langue abstraite, poétique, comprise seulement
par les élus. Non mes chers, la poésie c'est tout d'abord un sens, un
message, une idée… en voici un exemple:
Dans sa sagesse matinée/ Marrakech se réveille d'un sommeil séculaire/ La
voici qui s'étire par delà ses murailles/ Mais en elle-même/ L'insouciante
bâille encore de plaisir/ Marrakech est un arc/ nulle flèche cependant,/ Nul
cupidon,/ Mais des amants,/ Des victimes/ Et des amants./ Marrakech:/ La rose
est sœur jumelle du palmier./ Marrakech ruse par laquelle/ La géographie se
dérobe au service de l'histoire./ Marrakech, odalisque à la jeunesse
toujours recommencée:/ Saurait-elle vieillir,/ Celle dont le maître est le
temps ?/ Marrakech est une eau/ au sein du feu…
Alors
bonne lecture
My Seddik Rabbaj
11/04/2008
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