|
Nous allons ici œuvrer à
mettre à la portée du lecteur certains genres musicaux du Maroc, même
succinctement. Notre but, qui est de présenter l’art du Melhoun en
particulier ne nous empêche pas de donner un aperçu rapide des principaux
genres musicaux traditionnels du Maroc, tous riches de leurs rythmes et de
leurs thèmes. Nous citerons:
A. La musique tachelhit (chleuh)
de l’Anti-Atlas, dans le Sud marocain. Elle se caractérise par une poésie
magnifique, qui a joué un rôle d’avant-garde pour résoudre un certain nombre
de problèmes sociaux de cette région. Au niveau musical, elle est riche de
ses rythmes et mélodies splendides, qui offrent au chercheur un domaine
d’investigation fertile à explorer. On y découvre des joyaux, tant dans le
domaine musical que littéraire.
B. La musique tamazight, du
Moyen-Atlas. Elle comporte des formes chantées aux rythmes et mélodies
caractéristiques. La technique vocale est également spécifique.
C. La musique tarifit (rifaine)
de la chaîne des monts rifains. Ses rythmes lui sont propres, avec des
chants individuels et collectifs. Les danses y suggèrent le combat,
l’attachement à la patrie et la grandeur.
D. La magnifique musique
hassani, fille du Sahara du Sud du Maroc. La force de ses poèmes, abordant
les problèmes de l’homme sahraoui, ses coutumes et traditions, est
accompagnée d’une musique puissante aux rythmes caractéristiques.
E. La musique dite Aïta se
subdivise en quatre genres qui sont : La Aïta jabaliyya (montagnarde) du
Nord du Maroc, la Aïta marsaouiyya de la région des Chaouiya, la Aïta de la
Hasba dans la région des Abda et enfin la Aïta haouziyya de la région de
Marrakech.
Sans compter bien sûr, en sus de
tous ces genres, la musique andalouse dont les Marocains ont hérité de la
civilisation arabo-musulmane d’Andalousie et qu’ils ont marqué de leur sceau
authentique. Elle a transité par les zaouïas soufies, ainsi que d’autres
formes musicales qui ont commencé à se développer à cette époque.
Le Maroc est également riche de
son folklore, source à laquelle se sont abreuvées les musiques populaire et
moderne.
Parmi les genres connus, nous
est arrivé des confins de l’Afrique noire le folklore des Gnawas, à l’époque
de notre souverain Ismaël ; on trouve aussi le "hamdouchi", le style du
Touat, le "aïssaoui" et bien d’autres, authentiquement marocains; ils ont
tous eu une influence dans la cristallisation du genre qui représente la
quintessence de l’art musical marocain : il s’agit du Melhoun.
De nombreux termes génériques
ont été utilisés pour désigner le Melhoun. On trouve : "Qarîdh", la
"langue", les "paroles", le "nidhâm", la "poésie", "l’âme", la "science du
génie" et enfin le Melhoun.
On pense que ce dernier terme
dérive de la racine « lahn », qui signifie mélodie ; malhûn désignerait donc
des paroles dont la mélodie serait déjà prête ; le poète n’ayant plus qu’à
composer selon des mesures pré-établies. Les paroles se chanteraient donc
sans avoir besoin d’être mises en musique, celle-ci existant préalablement à
celles-là.
Voyons maintenant comment ce
genre est apparu.
La naissance de ce patrimoine
authentique est à chercher dans le Sud marocain, plus exactement dans la
région du Tafilalet, à l’époque des Almohades, autour de l’année 1 147. Mais
il n’a commencé à se développer qu’à partir de l’ère des Saadiens, lorsque
des artistes novateurs en ont examiné les mesures et l’on codifié en
différents "Surûf", qui sont au Melhoun ce que les taf’ilât sont à la poésie
classique. On considère que le premier à s’être consacré à cet art fut le
Cheikh Abd el-Aziz el-Maghraoui, qui a désigné le pied métrique sous le
terme de « Dân », il est devenu le modèle suivi par les poètes marocains
dans leurs compositions. Est apparu après lui le poète el-Masmûdi, qui a lui
adopté le mot « Mîli » pour désigner le pied, ce terme ne voulait absolument
rien dire mais est tout de même devenu lui aussi un modèle.
Le phare d’où brillait cet art
de mille feux étant le Tafilalet, resté jusqu’à présent son berceau le plus
prolifique, il n’en reste pas moins que bien d’autres villes ont excellé
dans ce genre musical, et n’en sont pas moins devenues aussi importantes que
le Tafilalet ; ce sont Marrakech, Meknès, Fès, Taroudant, Asfi, Salé et
Rabat.
L’art du Melhoun se joue selon
dix modes, nommés:
- Le Bayati de la musique arabe classique, que l’on nomme Maya pour le
Melhoun,
- Le grand Hejaz,
- Le Sika,
- Le Araq el-Ajem,
- L’Ispahan,
- Le Hejaz oriental,
- Le Razd andalou,
- Le Raml el-Maya taziriya et
- Le Bughiat Raml el-Maya.
Les rythmes sont au nombre de trois :
- Le Haddari : 4 / 2
- Le Dridka : 8 / 6
- Le Gbahi : 8 / 5
Cette musique habitait le cœur
de personnes, des amateurs et des créateurs, issues des catégories sociales
les plus diverses. Sous l’impulsion des musiciens professionnels et de
l’élite cultivée, il a continué à jaillir du plus profond de la société
marocaine. L’art du Melhoun est la voix qui a exprimé les préoccupations des
marocains, leurs croyances et leurs émotions. Il représente la sédimentation
de la mémoire marocaine à travers les âges. Il est relié à la vie
quotidienne des marocains dans leurs bonheurs et malheurs, il est considéré
comme l’auxiliaire artistique et culturel le plus important de la
civilisation marocaine. Ses poèmes abordent tous les thèmes : spirituels,
intellectuels et autres, sous des formes artistiques de toute beauté,
alliant la splendeur des images à celle des mots.
Parmi les thèmes abordés par le
Melhoun, on trouve les "Tawassoulât". Dans les recueils, ce sont des poèmes
mystiques, composés par de grands hommes du soufisme tel le théologien
Laamiri et Sidi Abd el-Qader el-Alami, garant de Fès, qui est considéré
comme un des plus grands mystiques du Maroc. Il a composé un ensemble de
pièces poétiques évoquant le désir de se fondre dans l’essence divine et des
poèmes à la louange de l’Elu, que le salut et la bénédiction de Dieu soient
sur lui. Ces poèmes, aux images les plus belles qui soient, ont touché la
conscience de tous les arabes car ils ont été composés en arabe classique
dans un style non moins beau que celui d’un Ibn Faredh ou d’un autre de ses
comparses puis mises en musique.
Le terme "Tawassul" désigne les
poèmes d’invocation dans lesquels l’adorateur se confie avec ferveur à son
adoré. C’est un thème poétique qui comprend les poèmes de louange, d’action
de grâce, d’invocation et de gratitude envers Dieu, exalté soit-il.
Apparaissent également des poèmes de remords, de retour à Dieu et
d’imploration du pardon divin, ainsi que toutes sortes d’autres thèmes
religieux dans lesquels l’artiste se retourne sur sa vie, pleure ses erreurs
et ses faux pas.
La louange : Elle peut être
religieuse ou mondaine. La première s’adresse au Prophète, à sa noble
famille, à ses compagnons, aux saints, mystiques et hommes de Dieu. Quant à
la seconde, elle s’adresse aux rois du Maroc et aux grands de ce monde
qu’ils soient hommes de religion, nobles, bienfaiteurs ou savants.
Les recommandations: Ce sont des poèmes d’exhortation et des poèmes
didactiques, les thèmes qu’ils abordent se recoupent parfois avec ceux des «
Tawassulât » ; les plus belles pièces étant celles dans lesquelles l’artiste
interpelle les gens en général, ou bien une personne particulière à travers
laquelle il s’adresse en fait à lui-même.
Les «printaniers»: Ce sont de
splendides tableaux de la nature, décrivant le plus souvent la luxuriance du
printemps. Les pièces renferment beaucoup de noms désignant toutes sortes
d’arbres, de plantes, de fleurs et d’oiseaux. Mais si le thème mis en
exergue dans ce genre est la description de la nature au faîte de sa
magnificence, de sa splendeur, ornée de sa plus belle parure, les poètes qui
l’ont traité en ont rarement pour autant négligé l’éclat de la beauté
féminine, qu’ils ont rêvé dans des pièces galantes appelées «Ochaqi».
Le "ochaqi": C’est la poésie
amoureuse du Melhoun. Les poètes populaires y ont excellé, décrivant les
différents états émotifs engendrés par l’éloignement de l’être aimé, sa
rencontre, la séparation, le rendez-vous, les soupirs, les pleurs et la
joie.
Le "saqi": Ce sont des poèmes
bacchiques qui célèbrent la bonne compagnie, les réunions entre amis, la
gaieté suscitée par le vin. Le poète a ici innové et laissé libre cours à
son imagination. On trouve dans ce genre des images ravissantes,
représentant superbement le rapprochement de la coupe aux lèvres. Evoquant
le fait de boire du vin avec vanité, blâme ou bien encore s’en détournant
malgré son attrait. Il y a aussi des poèmes dans lesquels le vin n’apparaît
que comme symbole mystique, sans qu’il y ait absolument aucun rapport avec
la boisson que l’on nomme « vin ».
La thrène (el-Rithâ’) : Appelée
aussi « Azou », le poète y exprime sa douleur, consécutive à la perte d’un
être cher, d’un proche, d’un chef patriote, d’un homme de culture, d’un
artiste ou d’un héros.
La satire (Hajou) : Elle est
lancée pour attaquer un traître, un imposteur, un harpagon, mais il
constitue aussi un moyen de flétrir les parasites et les plagieurs en règle
générale, pour faire apparaître leur faiblesse et leur vice.
La « Tarjama » : Humour et
moquerie, pouvant parfois dévier vers une forme de racisme. Le poète s’y
attaque à la charlatanerie, aux faux devins, à la cupidité et à tous les
défauts et pratiques détestables qui laissaient perplexe l’élite cultivée.
En fin de compte, le Melhoun ne
se limite pas seulement à de belles paroles, mises en poèmes à la magie
enchanteresse, il est bien plus, avec tout cela, un riche trésor culturel
pour la mémoire universelle, maghrébine en particulier ; c’est un livre
ouvert qui nous parle des péripéties de l’histoire, un dictionnaire fidèle
qui protège la langue du splendide Maghreb.
Saïd El Meftahi
Traduction de l’arabe par Michaël Chik
Première
partie 1/2
Voir également:
Page
Musique
|
|