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Avec
plus de 618 publications nationales (chiffre officiel de 2004), dont 26
quotidiens et 136 hebdomadaires, le kiosque marocain actuel, pourrait, certes,
être pris pour "une des manifestations les plus visibles de l'extension du
champ des libertés", mais cela ne pourrait lui conférer une force
dynamique de nature à revendiquer une transformation irréversible et conséquente
dans le sens d'une démocratisation structurelle de l'Etat de la société.
C'est
connu, l'extension du champ d'une liberté ou l'émergence, voire
l'affranchissement, d'une valeur démocratique, ne valent pas par elles-mêmes,
mis par l'essor et l'évolution du reste des libertés et valeurs caractéristiques
d'un régime démocratique. La démocratie est un édifice dont chacune des
composantes ne tient et ne résiste aux aléas des conjonctures et des adversités
que par une dynamique de dialectique qui fait dépendre la résistance et
l'avancée de chaque partie de celles des autres parties. Ceci pour rappeler,
par exe mple, qu'une conquête de liberté de presse n'est pas forcément un
gage de démocratie en l'absence d'une justice saine et démocratique ou d'élections
régulières, honnêtes, loyalement conséquentes et effectives sur les choix et
la vie de la collectivité, gouvernants et gouvernés.
En
fait, dans la réalité du régime politique marocain, le phénomène de quasi
inflation actuelle des titres et des expressions - sans précédent au kiosque
pour certains - ne déroge pas à la règle de la primauté historique des stratégies
politiques sur les stratégies communicationnelles. Et le mouvement
d'"avancée" actuel, qu'on peut dater du début des années 90, dévoile
une nouvelle compétition politique qui, elle, peut être logée bien avant,
pratiquement au début des années 80. Mais pour admettre une telle hypothèse,
il nous faut introduire une deuxième caractéristique du champ médiatique
national, après l'inféodation structurelle de la presse au politique, à
savoir: la vision dualiste du Palais, principal acteur politique, qui agit dans
le secteur de la presse écrite en fonction de ce qu'il entreprend comme actions
dans celui de l'audiovisuel, son principal et fort précieux instrument de
combat politique dans ce champ de la communication.
De
sorte que pour faire une lecture du kiosque actuel et s'interroger sur l'origine
de son foisonnement et de sa transformation au plan des contenus et des
produits, il nous faut mener de parallèle une lecture des interventions du
principal acteur et, disons-le, le principal meneur de jeu sur ce champ, c'est-à-dire
le Palais, dans le secteur de la presse écrite comme dans celui de
l'audiovisuel. Une double lecture qui doit nécessairement se faire sur fond de
la chronique des prestations et décisions purement politiques entreprises par
Hassan II durant ces années.
Egrenons
d'abord certaines des principales initiatives politiques en question sur cette période
gravide, au plan politique et médiatique, période de gestation du kiosque
actuel: le changement de cap annoncé en 1981 par le Roi sur la question du
Sahara en acceptant le principe d'un référendum et la menace de grande
confrontation avec l'opposition qui s'en est suivie avec l'emprisonnement du
leader Bouabid, l'octroi du département de l'Information et de ses annexes
(dont la RTM) au puissant et tentaculaire ministère de l'Intérieur (pour 10
ans: 1985/1995), le traité de l'UMA, l'opération de la Mosquée Hassan II
(dont la dimension de "plébiscite politique et médiatique" n'échappe
à personne), la création du CCDH en 1990, la libération de prisonniers
politiques en 1991, la Constitution de 1992 où sont enchâssés, en préambule,
les droits de l'Homme "tels que reconnus universellement", l'entérinement
officiel des 118 recommandations du colloque national de l'information et de la
co mmunication (INFOCOM 1993"), l'amnistie de 1994, le 1er round de négociations
de la perspective de l'alternance, l'autorisation du PJD, la Constitution de
1996 (avec notamment l'introduction du bicaméralisme), la quasi autocritique
concédée publiquement par le Roi suite au risque d' "arrêt cardiaque du
Maroc" annoncé par les institutions financières internationales, le
gouvernement de l'alternance de mars 1998 Voici pour le contexte politique des
années en question.
Dans
le champ des médias, retenons pour ce qui concerne le secteur de l'audiovisuel,
principalement : la "brèche" - contrôlée- dans le monopole des
ondes octroyée à Radio Méditerranée International, avec le concours de la
"Sofirad" française (1980), l'opération "la RTM bouge"
(1984), la nominationde gouverneurs et de super-caïds à la RTM en 1985 (sous
la tutelle de leur ministère d'origine), la "brèche" contrôlée
(par subtil montage de financements privés acquis au pouvoir, aux côtés
d'autres, alliés étrangers) de 2M International (1989) avant sa récupération
totale par l'Etat et bien sûr la validation Royale des revendications - dont
certaines très osées de l'"Infocom 93" (concernant l'ensemble des médias
et formes de communication, cinéma et livre compris).
Quant
au secteur de la presse écrite, limitons-nous en ce qui concerne les
interventions, plus ou moins directes, du pouvoir à : l'octroi de
l'autorisation d'imprimer au Maroc à de grands quotidiens étrangers (notamment
"Acharq Al Awssat"), l'interdiction de périodiques à la crédibilité
influente dans le giron de l'opposition ("Lamalif", "Kalima"
), le fréquent recours à la saisie, à l'interdiction et aux procès d'opinion
à l'encontre de la presse d'opposition ("Anoual", "Al Alam",
"Al Ittihad" ), l'incessant renflouement durant ces années, au plan
financier et humain, du groupe "Le Matin/Maroc Soir" et la délivrance
d'autorisations de paraître à la déferlante des tabloïds dits populaires ou
de trottoir
Et
enfin l'appui direct du Palais, ou via son ministère de l'Intérieur et de
l'Information, apporté (déjà par l'autorisation de paraître) à certaines
initiatives sérieusement, ou potentiellement et impliquant, selon les cas, des
capitaux nationaux ou étrangers.
Jamal-Eddine Naji
Titulaire Chaire Orbicom/Unesco
en Communication publique et communautaire
10/07/2006
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