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"Il y a sept ans, en 1998 a
Minneapolis aux Etats-Unis, lors d’une conférence des plénipotentiaires de
l’Union internationale des télécommunications, la Tunisie proposait
l’organisation d’un sommet mondial sur la société de l’information
(SMSI).
Cette initiative reçut l’approbation unanime des plénipotentiaires présents, et
fut aussitôt avalisée par l’Organisation des Nations unies qui en confia
l’organisation pratique a son institution spécialisée, l’UIT.
Cette belle unanimité autour de la
nécessité de tenir une telle réunion tint jusqu’au moment ou il fallut désigner
le pays hôte de la manifestation. Les pays du nord qui n’avaient manifesté
jusqu’alors aucune intention de considérer les technologies de l’information et
de la communication autrement qu’en termes de marchés et donc de nouveaux gains
s’empressèrent de faire acte de candidature, sans doute appâtés par les
promesses de profits économiques a en retirer. Le Nord voulait un sommet en
forme de foires expositions pour présenter aux consommateurs du Sud les nouveaux
produits a consommer, quand le Sud et quelques bonnes volontés au Nord y
voyaient, au contraire, une opportunité historique pour donner une dimension
plus humaine aux progrès humains, en les mettant au bénéfice de tous et au
service du développement économique et social de l’ensemble de la planète.
Commencèrent alors des campagnes de lobbying qui prirent parfois des allures de
dénigrement. Pour disqualifier la Tunisie, l’on se souvint subitement que son
système politique n’était pas aux normes européennes.
La Suisse fit valoir qu’elle était
naturellement prédestinée a abriter la manifestation en raison de la présence
sur son sol du siège de l’UIT, mais aussi en raison naturellement de la
supériorité supposée de la démocratie helvétique. Les pays du sud et d’autres
bonnes volontés étaient quant a eux, fermement attachés a voir ce sommet se
tenir en Tunisie, un pays du sud qu, par ses performances économiques et
sociales, représentait pour les Africains notamment un exemple de réussite et un
symbole fort de ce que le sous développement n’était pas une fatalité.
Les Nations unies décidèrent de
tenir le sommet en deux phases, la première a Genève, et la seconde a Tunis. Le
sommet de Genève devait adopter une déclaration de principes et un plan d’action
clairs pour construire une société mondiale de l’information libre, inclusive et
orientée vers le développement économique et social. Quant a la phase de Tunis,
elle devait évaluer la mise en œuvre par chacune des parties des engagements
souscrits a Genève et prendre de nouvelles mesures pour impulser le processus.
Seulement, tout ne se passa pas a Genève comme prévu. Les pays du nord ne
manifestèrent aucun enthousiasme a financer un quelconque programme de réduction
de la fracture numérique, et nombre d’entre ces grandes démocraties, Etats-Unis
en tête s’opposèrent a toute idée de gouvernance démocratique de l’Internet sous
les auspices des Nations unies. L’examen de ces questions essentielles entre
autres de la société de l’information fut renvoyé au sommet de Tunis.
Mais voici que, sur le chemin de
Tunis, alors que le Sud se mobilisait autour de la recherche de solutions pour
réduire la fracture numérique, de nouvelles sirènes se firent entendre. La
déclaration de principes et le plan d’action de Genève avaient pourtant
clairement posé la liberté de presse et d’expression au cœur de la société de
l’information. Comme pour détourner l’attention des vrais enjeux de ce sommet
sur lequel les pays du sud placent beaucoup d’espoirs pour mettre les
technologies, l’information et les savoirs au profit du plus grand nombre, des
organisations, personnalités et pays sont montées au créneau pour exiger le
choix d’un pays autre que la Tunisie, puis devant le refus des pays du sud, pour
réclamer que toutes les entités le désirant soient présentes au sommet, alors
qu’il est établi que les accréditations sont faites par l’UIT a Genève, la
Tunisie n’ayant aucune possibilité d’influer sur le processus.
Nous médias africains, marginalisés
par le SMSI mais aussi par nos confrères du Nord – qui préfèrent parler a notre
place au lieu de nous aider a faire entendre nos voix- , entendons œuvrer pour
replacer les questions essentielles du sommet au centre de la phase de Tunis
dont on attend des solutions concrètes aux problèmes posés et des mesures fortes
pour réduire les scandaleuses inégalités de développement qui confinent les pays
du sud dans un rôle passif de consommateurs de produits et d’informations en
provenance du nord.
Nous attendons du sommet de Tunis:
- Qu’il réaffirme clairement que
l’article 19 de la déclaration universelle des droits de l’Homme est un
fondement essentiel de la société de l’information, et qu’à ce titre, tous les
Etats doivent s’engager à réformer les lois ou pratiques restreignant le droit à
la liberté d’expression et d’opinion. La dépénalisation des délits de presse
doit devenir une règle universelle, étant entendu que les professionnels
s’engagent au respect des codes de déontologie et des chartes d’éthique qu’ils
auront élaborés eux-mêmes.
- Qu’il adopte des solutions concrètes, justes et durables pour réduire la
fracture numérique, notamment par la conclusion de partenariats pour
l’équipement technologique des médias et le renforcement des capacités. Les
médias du sud en ont assez d’être de simples consommateurs de contenus produits
par le Nord dans des langues du Nord. Ils entendent produire des contenus
viables et disposer des moyens de les faire consommer par le Nord.
- Qu’il instaure une gouvernance
démocratique de l’Internet dans laquelle les médias en général et les médias
africains en particulier soient représentées sur un même pied d’égalité.
Les médias africains entendent
rester vigilants pour dénoncer toutes les tentatives de détournement du SMSI à
des fins autres que celles figurant dans l’agenda du sommet d’où qu’elles
viennent.
Les médias africains mettront sur
pied un observatoire de la société du savoir et de la solidarité numérique pour
repérer et dénoncer les mauvaises pratiques des gouvernements, des organisations
internationales ou des associations dont certaines restent tentées par un
paternalisme et une condescendance que nous ne pouvons plus tolérer.
Pour les médias africains, il faut
éviter que le SMSI se transforme en un folklore ou l’on vient débattre des
grands principes et mettre en évidence son éloquence là ou l’on attend des
solutions. Il est de la responsabilité des Nations unies et de l’ensemble de la
communauté internationale d’œuvrer pour que le sommet de Tunis ne soit pas pris
en otage par des problèmes tuniso-tunisiens qui ont certes leur importance, mais
ne doivent pas servir de prétexte pour enterrer les recommandations et les
engagements pris pour réduire la fracture numérique comme jadis, l’on enterra
sous des prétextes aussi divers que fallacieux le projet du Nouvel ordre mondial
de l’information et de la communication d’Amadou Makhtar M’Bow qui aurait permis
de donner une voix aux médias du Sud en rééquilibrant le flux international des
informations qui reste unidirectionnel, du nord vers le sud. La société
industrielle est caractérisée par le déséquilibre des termes de l’échange qui
pénalise les économies africaines. La société de l’information, elle, est
marquée par le déséquilibre de l’acces a l’information et aux savoirs et
l’hégémonie des multinationales de l’info qui rendent illusoire la liberté et
l’indépendance des médias du Sud. Il est temps d’agir.
La liberté de presse pour les médias
africains, passe par l’indépendance économique et l’appropriation des
technologies de l’information et de la communication. C’est de devoir du SMSI de
contribuer a donner aux médias du Sud les moyens d’exercer leur liberté, en
comblant le fossé numérique et de développement entre le Nord et le Sud."
Valentin Mbougueng
Journaliste, président de la LIJAF (Ligue internationale des journalistes pour
l’Afrique) au Club suisse de la presse de Genève le 18 février 2005 en marge des
travaux de la deuxieme réunion préparatoire du Sommet mondial sur la société de
l'information.
Voir également:
Une Conférence
arabo-africaine de suivi du Sommet mondial sur la société de l'information |