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L'Enfant Endormi: Le Cinéma de Terroir

 
Mounia Osfour dans l’Enfant Endormi.

Il est juste de remarquer que le bon cru du cinéma marocain de ces derniers temps se réalise par et avec la présence fortement remarquée des cinéastes marocains de la diaspora.

En effet une décade s’est écoulée depuis leur grande arrivée en force au festival national du cinéma organisé à Tanger (1995). Tout le monde évoquait la naissance toute proche d’une "nouvelle vague. Sommes-nous près ou loin de cette prophétie? Tout laisse à croire que cette pépinière de cinéastes marocains (hommes et femmes) grandit ailleurs, tout loin des cieux marocains nous réserve des bonnes surprises.  D’ailleurs, ils sont tous à leurs premiers longs métrages. Qui sait que nous cache leurs seconds films? En l’absence d’une boule de magicienne, les pronostiques et le débat resteront entièrement ouvert.

Leurs films étaient capables d’offrir à notre regard des produits cinématographiques affectés, en particulier à mon sens- au-delà de leurs réussites ou pas- d’une toute neuve vision sur nous-même: les gens de terroir.

Une vision est marquée par un dilemme fort alambiqué. Connaissent-ils suffisamment le Maroc de l’intérieur pour en parler ? Pour la raison toute évidente que ces cinéastes ont forgé leurs armes intellectuelles et le savoir faire ailleurs, loin de leur pays d’origine.

L’éloignement, comme le recul , le contact au quotidien d’une autre culture et mode de vie- à mi-chemin entre ici et là-bas, sans être vraiment dedans- favorisent probablement l’originalité d’approche cinématographique des uns et des autres.

Il n’est pas étonnant de voir, à titre d’exemple, que la question de l’identité occupe une place prépondérante dans les films de ces cinéastes de la diaspora: Tenja, Le Grand Voyage … Et, à sa manière l’Enfant Endormi.

Ladite question à cessé d’être scénarisée par nos cinéastes résidants. Leurs "soucis" se focalisent sur des thèmes et sujets très attachés de l’actualité du pays. D’ailleurs, c’est à tout leur honneur.

Désormais, la question accablante est de savoir comment juger ces produits cinématographiques? A l’aune du tout film marocain produit sur le sol marocain avec les moyens locaux? Que dire alors de l’équipe technique dont les postes clés sont en main des techniciens étrangers? Ou bien privilégie-t-on d’autres voies et sentiers? Chacun de nous précisera sa réponse en guise de ses convictions critiques et intellectuelles.

En tout état de cause, ces films méritent notre attention, car ils sont dignes d’intérêt à tout point de vue: thème comme écriture.

Et, le dernier arrivé sur la liste n’est autre que le film de la jeune cinéaste Yasmine Kassari l’’Enfant Endormi

Avec Enfant Endormi (2004) cette marocaine native du nord-est du Maroc, signe son premier long métrage. Avouons d’emblée que le film jouit de beaucoup de qualités, dont l’approche cinématographique est on ne peut plus éloquent.

Cette ancienne étudiante de la prestigieuse école belge l’Insas, a déjà fait parler d’elle, lors de la sortie de son documentaire "Quand les Hommes Pleurent" (2002). Où il est question de l’émigration clandestine, filmé de l’intérieure.

En somme, filmer une claustration de dehors des centaines, sinon des milliers de marocains, surtout des hommes, piégés sur le territoire espagnol hostile à leur existence même. Encore moins à les intégrer.

Remarquable travail par ce qu’il dégage comme émotion en décrivant la dure réalité de ces damnes de la terre, assorti de leurs témoignages poignants.

Au fait le sens documentaire est l’élément auquel on ne peut guère échapper à la vision de "l’enfant endormi". Il va sans dire que le penchant documentaire chez la cinéaste l’emporte parfois sur le désir de nous narrer l’histoire de ce douar aux valeurs traditionnelles.

 Il est évident que l’Enfant Endormi montre la fragilité, la précarité et surtout la dureté des conditions de vie de ses héros et héroïnes.

Osons même d’avancer que ce docu-fiction est un vrai contre-champ de son film " quand les hommes pleurent". Car, ici aussi, il s’agit d’un enfermement à l’extérieur. Sauf que cette fois-ci, ce sont des femmes seules abandonnées à leur triste sort. Leurs hommes eux ont choisi d’émigrer, clandestinement, en Espagne justement.

Dans le passé, les hommes se marient pour se fixer pour toujours. Hélas, aujourd’hui c’est pour partir ailleurs, remarque judicieusement la mère tout au début du film. Une phrase très significative, résumant à elle seule l’état actuel de la détresse des petites gens.

Sans nul doute, l’enfant endormi est centré sur la peinture et la description d’un milieu humain, plutôt que sur une histoire romanesque. Image après image le film laisse arriver un drame centré et concentré. En total respect des unités de l’écriture dramatique. Un drame sans manichéisme: les femmes comme les hommes ont leurs parts de souffrances.

Un film minimaliste, peut-on dire, par sa chronique et sa narration. En effet une trame simple et fine, mais loin d être simplicité comme on aime répéter. Au fait nous sommes en présence d’un cinéma fondé sur d’autre visé; au scénario moins verrouillé par exemple, privilégiant d’autres parti pris: la mise en scène comme fondement de l’écriture du film. Une écriture au regard très personnalisée. Ce conte à la couleur locale dans lequel les épris de l’exotisme, peuvent trouver leur compte, et qu’a cela ne tienne.

Au fond le film renvoie à une situation de la compagne marocaine ici et maintenant. Et si le film nous touche, entre autre, c’est pour la simple raison que le monde paysan est notre origine commune, notre racine partagée.

Le film décrit avec habileté les «pièges» d’une vie sans les lendemains chantants. Zeineb est mariée la veille même de départ de son jeune marié. Quant à Halima, l’autre héroïne du film, voit son mari partir, elle qui ne peut résister aux appels charnel de son jeune corps. Même s’il est vrai que les femmes savent stoïquement affronter toutes sortes de malheurs à commencer par l’absence de l’homme. Mais chez Halima les choses ont pris d’autres tournures.

Plus tard elle payera chère sa sortie osée dans un douar aux croyances d’asservissements. La mère et la grand-mère aveugle, une vraie sage; s’abritent dans la religion et la superstition comme tremplin de soulagement au lot de leurs peines au quotidien.

Un seul désir, pas plus, émaille la vie de tous les jours: c’est l’attente du retour des hommes absents. Avec l’espoir de recevoir des nouvelles des clandestins. Ou carrément voir leur retour au bercail. Ironie de sort, la mère décède avant que son désir soit exaucé.

Assurément, le récit fonctionne comme métaphore et comme alibi afin de (dé) montrer le mal être pour ne pas dire la dureté et la cruauté où pataugent ces oubliées et de Dieu et des hommes, confinées au fin fond de ce Maroc dit profond. Il va sans dire que le regard de la cinéaste dégage une vision amère et pessimiste de l’avenir, et de l’existence même de ce petit monde hors du temps. Un récit sur les changements malheureusement, cet espoir de changement tarde à venir.

Tourné dans des décors tristement réels, Yasmine Kasari réussit à doser, non sans difficultés, entre la part réaliste et le rêve de ces jeunes femmes en particulier. Errantes sur place, rêvant de se voir un jour sortir de cet isolement total.

Leur liaison au monde extérieur est assurée par un chauffeur de camion peu aimable. Et la caméra vidéo, donc l’image, à leurs maris dans leur lointaine cachette de clandestins. Une vie au sens dessus dessous quoi!

Autant par sa forme que par l’absence de visée didactique, Enfant Endormi risque de susciter une certaine ambiguïté chez les spectateurs habitués aux discours plus direct.

Le film est nourrit d’une approche plus complexe avec la réalité. Il la travaille, l’esthétise et la métaphore. Faut –il rappeler qu’en art, le cinéma en est un, on ne peut rester attaché au contenu manifeste des scènes et des dialogues. Mais, autant par ce qu’exprime la mise en scène c'est-à-dire le regard que Yasmine Kassari porte sur son récit et ses personnages. Par le biais de langage des images. Ce langage fait sens par l’emploi de moyen spécifiques: cadrages, mouvements de la caméra, montage…

Évidement toute la question est là. Comment rendre compte cinématographiquement parlant, des supplices, des joies, de l’injustice et l’arbitraire que subit ce microcosme?

On ne peut prétendre que Enfant Endormi innove sur le plan technique. Gageons que la force créatrice dans ce film est dans ses figures de style itératif qu’utilise Yasmine Kassari à savoir: de longs plans et les plans-séquences… On est face d’une démarche au degré zéro de l’écriture laissant croire qu’il ne s’agit nullement de cinéma, plutôt de la réalité pure et dure.

Les figures de style expriment avec justesse la vérité de cette microsociété.

La photographie du film, sans être absolument originale, évite l’esthétisme paysage. En revanche, c’est la construction de l’espace de ce douar qui sort grandit, esthétiquement parlant. Il nous devient de la sorte autant beau que digne de notre sympathie. Les décors et les paysages s’intègrent parfaitement à l’histoire participant à l’efficacité dramatique de film.

L’écriture donne naissance à un rythme dévoilant le système de vie et des objets et toute la violence intimes des personnages de film. Les acteurs de ce drame sont presque tous des non professionnels (à l’exception de Rachida Brakni, Halima dans le film), sûrement choisis par leur physique offrant, ainsi, une toute autre dimension au réalisme. Les dialogues à leur tour participent au jaillissement, à chaque image, du respect de la réalité de ce douar. En faisant parler ses personnages de leur propre dialecte de terroir et l’Amizighite, le film ne fait que gagner en intensité dramatique. Comme en authenticité. L’identité est passée par là.

C’est vrai que la construction dramatique est par moment lâche, lorsqu’ on délaisse les instants forts de ce drame pour aller se noyer dans des éléments annexes. Mais, le but est peut-être de reproduire des fragments ou des bloc d’espace-temps qui font le mouvement de vie ce village perdu.

L’œuvre de la jeune cinéaste Yasmine Kassari témoigne d’un effort certain dans son écriture filmique débouchant sur une forme, c’est sa force, presque épurée. Au sujet hautement humain.

Faut-il se demander à la fin, si le film est espoir ou désespoir, champ clos ou ouvert ? Mais de constater, simplement, qu’on nous propose une image menée par un regard juste chargé en filigrane d’un lyrisme discret aux allures d’un poème visuel réaliste.  

Noureddine  Kachti

 


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