|
D'un côté, les photos officielles,
celle des affiches, de l'autre les photos "cachées", prises par des combattants
ou des journalistes infiltrés: c'est ce double regard sur la guerre d'Algérie
que livrent deux spécialistes, Benjamin Stora et Laurent Gervereau, dans une
exposition présentée à l'Hôtel de Sully à Paris.
"Un demi-siècle après, nous voulions
jeter un regard plus distancié sur cette guerre", explique à l'AFP Benjamin
Stora.
Ce bilan photographique doit
"permettre à chacun de s'interroger, moins sur les opérations en elles-mêmes,
que sur ce qu'une société a bien voulu en voir, et des gouvernements en
montrer", soulignent les commissaires de l'exposition.
Venues de multiples sources,
professionnels ou amateurs, 158 photographies sont rassemblées sous le titre
"Photographier la guerre d'Algérie" à l'Hôtel de Sully, à Paris.
Dans l'une des salles, sont exposées
les photos "invisibles", peu ou pas publiées pendant les huit années de cette
guerre (1954-1962), qui, longtemps, n'osa pas dire son nom.
En quatre photos saisissantes, la
photographe de presse américaine Dicky Chapelle, accueillie plusieurs semaines
dans le maquis algérien par un groupe de combattants, raconte le jugement et
l'exécution d'un traître, complice de l'armée française.
Des albums vieillis présentent les
images maladroites, aux bords dentelés, prises par des appelés. Sur l'une
d'elles, une femme nue debout entre deux soldats en tenue de combat. Les yeux
des sujets sont cachés. Il s'agit, dit la légende, d'"une jeune Algérienne
soupçonnée d'être la maîtresse d'un des combattants de l'ALN (Armée de
Libération nationale), violée à plusieurs reprises, notamment par des harkis.
Elle est morte peu après".
Sur le même thème, figurent les
photos éloquentes, propriété de France Soir mais jamais publiées, prises le 17
octobre 1961, qui illustrent sans équivoque la brutalité de la répression des
manifestations algériennes qui ont eu lieu ce jour-là à Paris.
Dans la pièce adjacente, ce sont les
photos "montrées", d'une part celles qui exaltent la grandeur et le sacrifice
des combattants français, et d'autres part, bien moins nombreuses, celles
utilisées pour leur propagande par les indépendantistes algériens. Les unes
illustrent des ouvrages de Marcel Bigeard ou Jean Lartéguy, les autres figurent
dans El Moudjahid, l'organe central du Professeur d'histoire du Maghreb à l'INALCO,
Benjamin Stora avait déjà présenté en 2002 et 2003, dans le nord de la France,
des "images de la guerre d'Algérie". Il a voulu cette fois "passer de la mémoire
visuelle à l'histoire".
C'est pourquoi, pour cette nouvelle
exposition, "nous aurions aimé avoir davantage d'images venant d'Algérie",
explique-t-il.
L'exposition rend hommage aux
anonymes, aux agences de presse (Keystone, mais aussi aux photographes
travaillant pour l'armée, comme Raymond Depardon, Marc Flament ou Marc Garanger.
Raymond Depardon, alors au début de
sa carrière, effectuait son service militaire en Algérie 1962. Ses photos des
accords d'Evian paraîtront dans le journal Le Bled, "hebdomadaire militaire
d'information".
Marc Garanger trouve sa place dans
l'exposition grâce aux 2.000 portraits de femmes algériennes prises en 1960 et
dont quelques uns figurent ici. "J'ai reçu leur regard à bout portant, premier
témoin de leur protestation muette, violente", écrit-il dans un recueil publié
en 1982.
|
|