L'actuelle exposition, au musée de Marrakech, des céramiques de Kamal Lahbabi
est d'emblée un bon moment de culture. Le dialogue direct entre cette création
contemporaine et les pièces de la céramique de Fès exposées actuellement au
même musée, permettent d'entrevoir un changement inouï d'intention entre
céramique-objet et céramique-peinture.
Une évidence qu'il faut admettre maintenant : Marrakech, doucement, s'installe
comme capitale culturelle. Une dynamique de concertation entre des partenaires
locaux, rehaussée d'apports de l'étranger permet chaque jour à la ville ôcre de
creuser l'écart avec les autres villes du Royaume dans la course au rayonnement
culturel. Autour du musée de Marrakech, Dar Bellarj, l'Institut français et
quelques associations actives, une logique de concertation permet l'éclosion
d'événement important. Le mois de Ramadan, par exemple, fut le plus animé à
Marrakech, et bientôt le mois de la photographie confirmera cette politique
locale de «culture commune». Evidemment le festival international du cinéma, par
sa première édition qui s'est déroulée à un moment critique, a définitivement
établi la bonne renommée de la ville.
Nous pensons que Marrakech gagnera encore en épaisseur culturelle, pour une
raison fondamentale ; c'est que la réception de l'art dans cette ville est la
plus sereine du Maroc. Le public y est dans une excellente disposition pour bien
assimiler les beautés proposées, et aucun stress ne vient entamer son attention.
L'histoire de notre culture nous enseigne que c'est toujours dans la communion
entre public et artistes que les grandes œuvres ont fait leur nid.
L'embellissement quasi-quotidien de la ville la prépare donc à recevoir ce qu'il
y a de sublime d'ici et d'ailleurs.
Une totale expressivité
L'actuelle exposition, au musée de Marrakech, des céramiques de Kamal Lahbabi
est d'emblée un bon moment de culture. Le dialogue direct entre cette création
contemporaine et les pièces de la céramique de Fès exposées actuellement au même
musée, permettent d'entrevoir un changement inouï d'intention entre
céramique-objet et la céramique-peinture. Chaque exposition a élu domicile dans
la partie idoine dans ce musée qui permet à l'une et l'autre une expressivité
totale. Ainsi les céramiques de Fès sont logés dans le palais richement décoré,
et les œuvres de Lahbabi dans la maison blanche adjacente qui offre des cimaises
neutres.
Avant d'essayer une lecture première de l'art de Lahbabi, nous avouons d'abord
notre totale ignorance du parcours de ce créateur qui vit ailleurs, en France ;
et comme pour beaucoup de ces artistes marocains qui viennent de loin nous
surprendre par des œuvres muries hors de notre regard, il nous faut, dans
l'urgence, exprimer un avis. Le critique échappe rarement à la banalité et à la
confusion.
Kamal Lahbabi nous facilite un peu la tâche, parce qu'il est un de nos rares
artistes qui conduisent une réflexion sur leurs activités de création. Il nous
dit d'emblée que la céramique s'est exprimée par rapport à un lien, il faut
toujours qu'elle soit un peu «chez elle». Mais plus loin encore, la céramique a
été un revêtement de murs. Par sa texture, elle faisait briller les cités, et la
protégeait contre l'érosion. Cela nous fait rappeler que les Egyptiens, qui
confinaient leur art dans l'obscurité des tombes, n'étaient pas bons
utilisateurs de la céramique. Les villes de la Mésopotamie s'étaient revêtues de
manteaux de céramique, et le format en biscuit devait dater de là, car le
carreau se superposait à la brique. Après l'éclat obtenu par ce placage premier
de la céramique, les images sont venues accentuer sa superbe, et dans toutes ses
déclinaisons et ses dérivés : mosaïque et vitrail.
La métamorphose de la matière
Kamal Lahbabi, par une véhémence sincère, rappelle la bonne ancienne place de la
céramique, avant d'être reléguée, dans les esthétiques passées : “Il est
communément reconnu, écrit-il, que c'est la peinture impressionniste qui a
affranchi la première la couleur. C'est faux ! C'est déjà une erreur au sein
même de l'histoire de la peinture. اa l'est d'avantage au vu de l'art de la
céramique. On peut même avancer que la couleur fut la source première de toute
céramique”. Et Lahbabi a parfaitement raison, rien qu'au vu de la céramique et
de la mosaïque arabo-musulmanes, et il a trouvé une belle expression pour dire
cette vérité : “La céramique est la métamorphose de la matière en lumière”. Pour
aller encore plus dans cette envie de réhabiliter la céramique, et de la
soustraire à l'architecture qui l'englobe, comme décoration ou comme ustensiles,
Lahbabi a décidé de la ramener sur le terrain même de l'art le plus hégémonique
des temps modernes, c'est-à-dire celui de la peinture.
Il présente des tableaux en céramique marouflés sur de la toile posée sur un
chassie. Mais à notre avis ce geste de bravoure, n'est pas sans conséquences,
que cet artiste évite de commenter. D'abord les surfaces ainsi réalisées, en
acquérant une mobilité, sans qu'elles soient de l'ordre de l'objet, se
transforment fatalement en collage, celui même inauguré par Picasso.
La céramique risque de devenir un matériau, comme le papier journal des
cubistes, et il nous faut alors l'interroger du point de vue de la peinture.
Nous relevons, déjà, quelques similitudes, obligatoirement suggérées par cet
acte même de le placer à hauteur d'un tableau, et par des surfaces analogues.
Le caractère décoratif de la céramique lui vient de ce que Lahbabi lui-même a
décrit de ses techniques, et le premier de tous est son caractère assemblée. Les
rayures fournies par la limite de chaque carré nous empêchent de regarder les
céramiques de Lahbabi comme des fenêtres sur le réel, comme la peinture peut le
suggérer. Elles sont alors des compositions d'images, sans profondeur, à fleur
de peau.
Matisse en venant à Tanger était à la recherche d'une peinture de surface, qui
écrase les plans, et la céramique et la miniature l'avaient aidées à trouver ses
solutions géniales. Lahbabi tente un principe contraire, celui de donner à la
céramique la profondeur de la peinture, mais ne réussit que par instants. La
difficulté résulte du fait, d'abord que la céramique n'a d'unité que recomposée,
mais surtout par l'usage de matériaux qui en font sa texture (terre, eau et
feu), elle n'est donnée à voir qu'après coup. «La céramique sortie du four,
écrit Lahbabi, est la représentation finale et unique d'une œuvre qui ne fut
jamais une, mais seulement imaginée et souhaitée dans l'esprit de l'artiste».
L'artiste céramiste est alors le magicien qui écrit en encre blanche, et par un
dialogue des éléments, il fait surgir l'invisible. Les œuvres de Lahbabi ont
reçu un excellent accueil, c'est qu'à Marrakech tous les miracles sont les
bienvenus.
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