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Il y a des actes, des gestes
fondateurs qui cristallisent le génie d’un créateur, une phrase, un livre,
un morceau de musique, une peinture. Plusieurs fois au cours de
l’itinéraire de Kacimi il aura ainsi marqué, balisé
sa voie, comme s’il
disait c’est là qu’il faut me chercher, voilà un de mes signes de
reconnaissance Harhoura en 1977, un lieur fondateur, il consigne une
appartenance au cosmos, à la liberté libre de l’espace de la peinture en
plantant ses étendards sur la côte.
Les étendards, comme une figure de
l’esprit donnant son rythme à la pensée, la peinture sur la toile dressée,
voile fixe d’un voyage immobile qui a commencé très tôt dans la ville où
est enterré Mejdoub, le poète errant, Meknès où il est né. Voile
de l’aventure intérieure
et du nomadisme revendiqué comme nature profonde, état d’insoumission aux
frontières, aux dictats. A Marrakech, dix ans après, il plonge dans la
couleur des teinturiers des souks, les haïks immaculés, célébrant des
noces avec la féminité dont le statut est toujours ambigu, la femme peut
être la sainte, la déesse, et en même temps la tentation suprême de
l’homme, celle qu’il faut cacher, clore entre les murs et les voiles. Le
voile, la toile, la peinture est l’opératrice de toutes les révolutions de
l’âme de l’artiste, c’est son arme et son outil pour se maintenir relié
avec le divers du monde, le monde qu’il sait et veut divers, comme avec la
fiction qui anticipe, fait naître le réel avant qu’il ne se soit manifesté: C’est la réalisation de la Grotte des temps futurs en 1993 à l’Institut
français de Rabat, c’est une performance à l’amphithéâtre de Kish en
Turquie.
Kacimi recule les limites, celles des murs de l’atelier, du cadre
des pratiques, de l’appartenance à un ordre ou à une
école. Avec la sûreté de
celui qui est mû par la passion des hommes et du monde et qui a déclaré
son indépendance, non pas une fois, deux fois, mais tout au long d’une
trajectoire au cours de laquelle l’écriture devient indispensable,
graphisme allié de la peinture mais pas seulement, poème entier,
accompagnant le démarche picturale, se détachant d’elle, écho précédant
parfois les formes à jaillir sur la toile, ou répercutant les vibrations
de la couleur, de la blessure.
D’hier à aujourd’hui, depuis que
la première calligraphie inscrite dans la matière, ne faisant qu’un avec
elle, s’est incarnée, s’est dressée du coeur de la toile, Kacimi ne l’a
pas laissé retrouver le magma primitif, les strates denses, volcaniques,
où elle parlait déjà de la puissance de l’être à extraire de la confusion
et du mal. Peut-être que l’artiste sentait que ce signe n’était que le
prolongement d’un corps habité, que le temps pour lui était venu de
l’identifier. A la mesure de la démesure de son désir, il peint, il
marche, il écrit, il traverse les temps et les territoires.
Shéhérazade et les conteurs
peuvent-ils coexister avec la violence imposée, le droit de la force ?
C’est là le paradoxe de la grande peinture qui outrepasse le sectionnement
du temps et des états de conscience, comme les limites du réel. Le réalisme socialiste en peinture n’a jamais fait battre plus fort le sang
dans les veines. Au plus près du réel, dans le combat contre l’ombre, Kacimi a appris à mesurer l’intensité des situations, à en rendre compte
avec les moyens les plus efficaces de la peinture, à montrer l’existence
de l’esprit dans les ténèbres. Quel noir plus noir, et quel désespoir !
Pourtant il dit aussi le fragile espoir de l’homme vertical, dressé ou
assis, comme dans les toiles de la série "Traversées". Rage du pinceau,
éclaire de blancs et de rouge, parfois maelstrom de traits violents
emportant la course des corps. Thème des années 85 jusqu’en 87.
Comment dire le crime de
l’esclavage, la jugulation de l’individu, quand l’océan se confond à
Ouidah avec un azur de source ? Quelle figure peut réactiver la faute et
le regret, la colère et la promesse d’un futur ? L’artiste sait faire
d’une circonférence le cercle contenant magique de la douleur, faire le
bleu plus bleu, les hommes réduits à l’encre vivante du sang, le sang
noir. Paysage de la désolation et de la tendresse confondue, poème hors de
tout récit qui le réduirait. Ainsi la peinture est efficiente, elle peut
agir sur le futur, dire sans dire le lieu réceptacle de la tragédie passée
et de l’émotion présente.
Kacimi s’est mis dans la
situation du derviche, il se laisse envahir par la tension libérée par le
désir du corps à corps, la matière va donner forme au tremblement, à la
violence du manque, à la jouissance suprême de se trouver au plus près de
soi. Le bonheur d’être soi, la sensation de s’appartenir quand l’univers
et les certitudes se dérobent est sans doute l’apanage des créateurs,
quand, ne mesurant ni leur peine ni leurs doutes quelque chose de
1‘étincelle inqualifiable leur est révélée.
Dans l’une des dernières oeuvres
de Kacimi, dans la série «les désertiques », l’on voit un homme,
silhouette noire inscrite dans l’ocre brun d’un double cercle, penché,
traversant et s’appuyant en même temps sur un quadrilatère pesant, léger
puisqu’il flotte dans l’espace. Figure d’un Petit Prince proche de son
envol dans le vide stellaire ou — qui sait — à la rencontre de l’amour
total. Du paroxysme de la solitude de l’artiste est née par la grâce de
son intuition une vision de la destinée de l’homme dont la transcendance
reste l’une des plus rares révélations. |