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Demnati, Le Retour

 

Après plusieurs années d'absence de la scène artistique, l’Artiste pentre Amine Demnati est de retour. Il exposera le fruit de absence, du 04 au 28 Mars 2010, à la galerie Bab Rouah, à Rabat. Le critique d'art Michel Bouvard revient dans cet article sur ce retour de l'artiste et impact de cette absence sur son oeuvre.

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Le Demnati nouveau est arrivé, et c’est un bon cru, à déguster sans modération.

Il y a une dizaine d’années, nous l’avions quitté sur une question: et maintenant? Quelle orientation allait-il donner à sa peinture? A la croisée des chemins de ses expériences passées, une tendance semblait se dessiner, qui consistait à inscrire une dose d’abstraction au cœur de la figuration, ou inversement. Pari difficile, voire utopique, dans un monde culturel qui nous somme de choisir d’être ici ou là, de ne pas mélanger les genres, et d’être aisément classable. D’où sa réputation de touche-à-tout: traité successivement de peintre coloriste, décoratif, naïf, figuratif, réaliste, hyperréaliste, cinétique et même de non-peintre, il dérangeait: architecte pour les peintres, peintre pour les architectes, sa double casquette déroutait. Et pourtant, il faut bien construire des murs pour pouvoir y accrocher des tableaux. "Il y a des tableaux parce qu’il y a des murs", disait Georges Perec. C’est l’éternelle dualité du dedans et du dehors. Mais loger un artiste dans une case précise, cela rassure.

J’avais proposé de nommer "entracte" ce moment ténu où l’on ne sait où basculer entre deux pentes tout aussi fascinantes l’une que l’autre. Et puis Demnati a disparu de la scène artistique marocaine. Qu'était-il devenu pendant ces quelques années de silence? Mystère. Mais on découvre aujourd’hui que cette absence n’a pas été stérile sur le plan artistique, qu’il n’a pas cessé de travailler dans l’ombre et la solitude, et que cette retraite, forcée ou non, a été très féconde, et même par moments frénétique. Il en est sorti quelques centaines de dessins, d’ébauches, de projets, des petits formats souvent en noir et blanc, qui lui servent aujourd’hui de bancs d'essai pour réaliser de grandes toiles tout à fait singulières. Nous étions quelques-uns à savoir qu’il était absenté, mais pas oublié. Aujourd'hui, la récréation est terminée, bienvenue à la création nouvelle.

Des thèmes étranges, des séries inattendues, des techniques innovantes, se dégagent et révèlent une profonde mutation de son travail. Mais on le sait, rien ne sort jamais de nulle part, et son inspiration nouvelle plonge ses racines de manière inextricable à la fois dans l’histoire picturale la plus ancienne de l’humanité, et dans sa propre expérience. Car l’homme aussi a changé, et pas seulement dans son apparence un peu déjantée.

Ainsi du thème majeur de cette exposition : le corps féminin. Tour à tour enchâssé dans le contour d’une main, d’un pied, d’un dos, d’un visage, devenus supports souples libérés de l'angularité classique de la toile, tableau dans le tableau, ou simplement accroupi sur un tapis de sol, c'est toujours le corps de la femme, morcelé ou intègre, qui occupe le territoire de la toile.

De cette inclusion, on pourrait trouver les germes dans ses toiles plus anciennes. Premier indice : dans Jeu d’enfants, à l’arrière-plan d’un mur oblique, l’empreinte isolée et décentrée d’une main ocre, bien repérée par Kilito, a été plaquée : main positive, bénéfique donc, à l’inverse des mains négatives au pochoir de la préhistoire : hasard ? trait réaliste ? ou amorce consciente d’un symbole à venir?

Autre trace prémonitoire, plus précise encore : la série des couples enlacés. Dans Jardin, les visages en forme de doigts encastrés les uns dans les autres comme dans un puzzle, un pouce phallique dressé comme une crête sur la tête de l’homme, annoncent peut-être la systématisation de cette imbrication dans les œuvres d’aujourd’hui.

À l'origine de cette série, l'ennui : un jour, par jeu et désoeuvrement, il pose par terre son pied nu sur une feuille de papier et en dessine le contour. Puis la main gauche, paume au sol, doigts écartés. Plus tard viendront le contour reconstitué du visage et du dos.

La symbolique de la main a fasciné toutes les cultures depuis la nuit des temps, jusqu’à y voir le relais majeur du cerveau ("l’homme est intelligent parce qu’il a une main", disait Rabindranâth Tagore). Pour les uns, plutôt en Occident, les chiromanciens, on peut y lire notre destin dans les sillons qui s’entrecroisent dans la paume. Pour d’autres, plutôt en Orient, c’est le lieu privilégié et festif de dessins géométriques au henné : une sorte de calligraphie un peu folle, mais aussi la peinture, déjà. La main négative vide de la préhistoire se trouve ainsi comblée, couverte de signes et donc, investie de sens.

Et l’idée a surgi. Lui qui avait pratiqué cette peinture au henné et en avait été accusé de géométrisation excessive, (l’architecte prenant le pas sur le peintre), décide d’envahir ce squelette formel en y incorporant son obsession majeure : le corps féminin, dont les rondeurs se couleraient aisément, au prix de quelques contorsions, dans les sinuosités de la main et dans le creux de la voûte plantaire, autre cocon accueillant : c'était la revanche de la courbe sur la ligne droite, du peintre sur l'architecte.

Le corps féminin vu par Demnati est antique : massif, callipyge, aux hanches larges, aux seins lourds, agressifs ou tombants, aux yeux biseautés, au regard énigmatique. Ce regard, le plus souvent droit dans les yeux, est peut-être ce qui frappe d'abord, quand on le compare aux visages aveugles, lisses comme un galet, de ses toiles plus anciennes : aurait-il décidé de s'adresser à nous, spectateurs ? Même les vues de dos ne sont plus pur voyeurisme, habitées qu'elles sont par des corps tatoués et des yeux inoubliables qui très souvent nous fixent.

L'autre aspect fascinant de cette incorporation ludique, c'est la manière dont Demnati "habille" les phalanges et les ongles : doigts à plat, ouverts ou repliés, sont souvent comme autant de cous longilignes terminés par le visage. Ce qui n'est pas sans évoquer certaines marionnettes orientales ou un jeu d'ombres chinoises. Et les ongles peints sont parfois littéralement "incarnés". Des signes géométriques ou symboliques ponctuent l'ensemble de la main ou du pied, qui se détachent sur un fond formel et chromatique parsemé en tapisserie d'une farandole en rappel qui fait vibrer le thème principal.

Enfin il faut dire un mot de la nudité. Car si Demnati habille de peinture les mains et les pieds, il déshabille les corps : seins, fesses, pubis, sont mis à nu, et l'on sait à quel point la frontière entre érotisme et vulgarité est mince. Et je trouve que Demnati s'en sort bien, et c'est peut-être pour cette raison : le corps qu'il met en scène n'est pas celui d'un top model à la plastique parfaite et froide, et en cela il est beaucoup plus proche d'une réalité plus prosaïque. Et en même temps, ce corps s'adapte à son réceptacle : rebondi et recroquevillé dans le creux de la main, il s'élance et s'épanouit lorsqu'un dos lui offre une plus grande surface.

Reste à espérer que l'accueil réservé à cette exposition sera à la hauteur des ambitions de Demnati, dans sa recherche à sortir du cadre linéaire. Car il y a du rêve pour tous dans cette approche nouvelle, quelque peu surréelle, de la peinture.

MICHEL BOUVARD
 

"DEMNATI" exposition d'oeuvres récentes de l'artiste peintre
04 - 28 Mars, Galerie Bab Rouah, Rabat

 

 

Voir également:

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