Elles
s’écartent, donc, du tableau-fenêtre, fondé sur un dispositif générateur
de la profondeur illusoire et virtuelle, pour s’imposer en tant que
tableaux-objets qui s’affirment toujours comme des morceaux du monde bien
réel et qui, dans la concrétude même de leur matérialité, ne sont pas sans
offrir des ouvertures autres que simplement illusoires. Des morceaux du réel
qui gardent en eux une dimension chaotique en dépit des tentatives d’organisation
que cherche à y instaurer une écriture plastique jamais inerte et sans cesse
fondée sur la tension qui oscille entre construction et destruction, émergence
et anéantissement.
En
effet, dans les oeuvres d’Ahmed Jaride, les formes ne sont jamais
précisément définies, elles vivent en permanence dans l’instabilité de l’apparition
et de la disparition. Les figures qui y évoluent ne sont jamais dessinées de
manière définitive et figée, mais se déploient dans l’incertitude. Ce qui
atteste d’une activité créatrice qui, pour définir son univers plastique,
se débat entre l’intention délibérée et rationnelle qui cherche à
préciser le tracé des formes et l’imprévisible de la vie des matières
organiques qui ramène tout aux forces chaotiques. Le processus d’Ahmed Jaride
se développe donc dans la dynamique de la forme en formation et de l’informe
qui permet, de par son caractère fragmentaire et son aspect d’inachèvement,
une relation perceptive fertile et de maintenir ouvert le champ de lecture
interprétative, dans le sens où l’a analysé Umberto Eco dans son fameux
livre L’oeuvre ouverte, éditions du Seuil, Paris 1962.
Ahmed
Jaride évite des matériaux chimiques auxquels il préfère des matériaux
naturels dont il travaille à explorer les possibilités plastiques et
symboliques. L’artiste affectionne plus particulièrement les matières
pâteuses, il va même jusqu’à utiliser la pâte du pain comme corps de
certaines de ses réalisations. À proprement parler, ses oeuvres ne sont pas
peintes, mais façonnées dans la matière, comme par un maçon usant d’un
mortier constitué de matériaux divers: Poudre de marbre, débris de charbon,
brou de noix, écorce de grenade, cendre et bien d’autres pigments minéraux
et végétaux.
Jean
Dubuffet disait que « le geste essentiel du peintre est d’enduire ». Ahmed
Jaride enduit de matières épaisses ses supports. Et il y trace des figures qui
évoquent parfois des choses reconnaissables, mais le plus souvent restent dans
l’ambiguïté et l’indistinction d’identification. L’artiste incise et
griffe le corps de l’oeuvre, y distribue ici et là des semis de points comme
autant de graines à faire germer dans les sillons d’un champ labouré. Il
inscrit des signes iconiques, mais écrit aussi des lettres en dissémination
qui finissent parfois à former des morceaux de mots qui ne parviennent que
très rarement à la lisibilité. Les champs plastiques d’Ahmed Jaride s’imposent
comme autant de registres qui évoluent constamment entre lisibilité et
illisibilité, visibilité et invisibilité, révélation et effacement, oubli
et rappel.
Images,
signes, textes et textures s’enchevêtrent dans cette activité créatrice qui
opère en murs sédimentés de maintes couches de graffitis. Il s’agit, donc,
d’une oeuvre-palimpseste qui met au coeur de sa préoccupation le travail de
la mémoire en sa capacité à faire chevaucher diverses spatialités et
temporalités jusque dans des sphères spirituelles.
À
peine commencent-ils leur montée à la visibilité que les signes se retirent
derrière d’autres signes et s’enfouissent dans les strates de la matière
qui appelle à nouveau d’autres traces. Et en se retirant de notre perception,
ces signes non encore advenus provoquent en nous un sentiment de curiosité et
catalysent, par conséquent, notre désir d’en retrouver l’intégralité
pour pouvoir les lire.
Cette
manière de travailler fait que les oeuvres se présentent à nous comme des
fragments qui aspirent à une improbable totalité. Mais, ces fragments
finissent par se suffire à eux-mêmes, ils deviennent des mondes en eux-mêmes
tout à fait autonomes qui, comme le désert, sont les signes éloquents de l’immensité
absolue, comme des index pointés vers ce que l’on ne saurait embrasser par
notre regard forcément limité.
C’est
par cette extrême tension vers l’illisible et l’invisible que prennent
toutes leur force et leur intensité les fragments du visible que tentent d’ouvrir
devant nous Ahmed Jaride par ses oeuvres qui s’offrent comme autant de
portions désertiques élevées au sublime. C’est pourquoi l’on peut dire de
l’œuvre d’Ahmed Jaride qu’elle est assurément d’une rare portée
mystique, qu’elle est une oeuvre qui ne se coupe jamais du réel parce qu’elle
sait partir du plus bassement matériel pour s’élever aux hauteurs
spirituelles.
C’est
pourquoi l’artiste ne cesse de déployer dans ses différentes oeuvres des
tresses d’écritures manuscrites faites autant de traces et de griffures
irrégulières que d’empreintes régulières de lettres industriellement
calibrées, comme pour tenter d’éditer, à même la texture de ses oeuvres,
des pages d’un livre aussi vaste qu’un désert. Et c’est pourquoi l’artiste
cultive de plus en plus l’inversion miroitante chère aux mystiques musulmans
qui, pour se sentir au plus près de l’intensité originelle, la psalmodient
dans des rituels de ressouvenir (dhikr) jusqu’à la transe Houwa (Lui) écrit
de la droite vers la gauche et de la gauche vers la droite, à l’envers et à
l’endroit, en clair et en foncé... et ce selon une récurrence rythmique qui
active la réminiscence et un jeu d’inversions et d’échos formels sans fin
qui n’en complexifie la lisibilité que pour mieux en intensifier la portée
plastique et sémantique, celle d’une parole vouée irrémédiablement au
retour à sa source, à rebrousser chemin de l’immanence vers la
transcendance. Un jeu d’échos que répercutent, comme pour en amplifier la
dynamique ondulatoire, des boucles de lettres calligraphiques et autres volutes
de motifs décoratifs des silhouettes de figures végétales et de grilles de
jardin en fer forgé. Figures spiralées qui ne sont rien
d’autre que des reflets ou des ombres portées, c’est-à-dire du visible
toujours tendu vers l’invisible...
Et
c’est, en fin du compte, pourquoi l’artiste aménage des interstices dans l’épaisseur
de la matière qui laissent apparaître ici et là des intensités chromatiques
qui attestent d’une vivacité latente au sein de ses oeuvres, comme pour nous
signaler qu’en contemplant leur apparente aridité désertique, des oasis
fabuleuses peuvent s’y révéler, des mirages du jardin inaccessible peuvent y
éclater... Mais, Jaride ne veut-il pas dire palmes?