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D’une rétrospective, on attend que
les travaux exposés esquissent une évolution. La démarche passéiste qu’adopte ce
type d’exposition promet de nous faire suivre le cheminement d’une œuvre, les
interruptions et les reprises que subit le fil d’une progression dans le temps.
La
rétrospective de Malika El Kettani ne répond pas à cette attente. Ce n’est pas
d’évolution ni d’involution qu’il s’agit, mais d’une insatiable soif de création
qui se traduit par de multiples éclipses et retours de différentes manières de
faire, transformant l’œuvre de l’artiste en, à la fois, une vaste panorama de
sujets et de tendances et d’un abrégé de toute l’histoire de la peinture. Qu’on
ne s’empresse pas de voir dans ces incessants et brusques changements de style
une suite de ratages ou d’abandons désespérés. Car l’expérience picturale de
Malika El Kettani semble d’abord suggérer la question suivante : l’élaboration
d’une peinture personnelle n’admet-elle pas préalablement un inusable effort de
tout peindre, un long apprentissage exigeant de s’approprier toutes les
trouvailles stylistiques qu’enseigne l’histoire et de mesurer son talent à tous
les thèmes de la création artistique ? L’artiste n’est-il pas ce Sisyphe
condamné à éternellement recommencer, jusqu’à la délivrance... toujours
inaccessible, jusqu’à l’étreinte, heureusement toujours impossible, de son rêve
d’absolu?
La rétrospective El Kettani montre
des œuvres réalisées lors des deux dernières décennies et qui étonnent par un
implacable désir de renouvellement stylistique. L’artiste survole les diverses
tendances et jongle avec les faire picturaux dans une totale indifférence à la
continuité. Une peinture intuitive et spontanée, sans jamais disparaître
définitivement, est abandonnée au profit d’un art de profondeur méditative qui,
à son tour, laissera le champ libre à une nouvelle expérience pulsionnelle. Dans
cette inépuisable fécondité qui ignore les lignes de démarcation entre les
styles, passe le souvenir de tous les courants de l’art moderne et de tous les
thèmes de la figuration traditionnelle. Rappelons-le, il est inutile de chercher
dans la chronologie une explication aux goûts et aux influences que l’artiste a
subies. Les deux décennies 1984-2004 sont parallèlement traversées de toutes les
approches et les façons de faire que le matériau de Malika El Kettani a
embrassées. Des toiles où s’affirme un maniérisme acharné s’inquiétant
d’imprimer sur la toile un labyrinthe polychrome se muent en de vastes
compositions donnant l’occasion à une réflexion surréalisante, avec une
laborieuse application à l’invention du mystère. Je pense à cette
impressionnante toile de 1987 où des formes reptiliennes surgissent de nulle
part pour surprendre cet orchestre à l’œuvre dans une obscurité rattrapée par
l’éclat impitoyable d’un soleil détaché et radieux.
Ces tentatives surréalistes sont
accompagnés d’essais de constructivisme cubiste déployé dans des toiles où une
stylisation vivante sait parfaitement intégrer à la rigueur de la plastique
géométrique l’expression du drame humain. Mais la misère de la condition humaine
triomphe surtout dans ces tableaux de l’année 2000, œuvre d’un expressionnisme
dédramatisé où des personnages se disputent la surface plastique pour imposer au
regard leur visage sans traits, leur angoisse à la fois intense et anonyme. Ces
compositions aux proportions importantes frappent par l’atmosphère ouatée qui
s’en dégage, mettant en œuvre un jeu de lumière qui tantôt éclaire un visage,
tantôt le plonge dans la nuit noire. Il semble que cet inquiétant effacement
infligé à la figure soit l’aboutissement d’une démarche initiée dès 1995,
représentée par des toiles où le regard des personnages est, au contraire,
soigneusement travaillé pour dire le désespoir d’une humanité pourchassée. Mais
la figure n’est que l’un des motifs du vaste répertoire de thèmes traditionnels
abordé par l’artiste. L’œuvre de Malika El Kettani abonde en paysages, natures
mortes, tableaux animaliers, qui font preuve d’une remarquable objectivité
scopique. Dans ces toiles consacrées à des bouquets de fleurs, à des éléphants
égarés dans l’immensité de la nature, il n’entre rien de l’artiste dans ce qu’il
voit, aucune sentimentalité mièvre, aucun romantisme, seul un dévouement aux
sujets, servi par cette puissante faculté d’oubli de soi et, dans le cas de
certaines natures mortes, par le souci de porter la ressemblance à son plus haut
degré d’illusionnisme visuel.
Si cette méthode imitative travaille
à exclure tout psychologisme, elle prête ses motifs, notamment le cheval et le
corps humain, à des essais matiéristes qui affichent un louable effort de
dramatisation. Morceaux de tissus et papiers mâchés sont marouflés sur la toile
en fonction de la vision que l’artiste a l’intention de faire surgir des
reliefs. Sans gêner la maîtrise du dessin, l’empâtement permet de
sensationnelles audaces défiguratives. L’un de ces tableaux donne à voir des
silhouettes humaines calcinées, décomposées sous l’effet d’une force invisible.
La couleur est anéantie. Les reliefs grattés re-figurent un blanc douteux sur un
fond indéfinissable, parfaite traduction de la fragilité de l’homme écrasé par
le temps qui passe. De ces effets de matière, l’artiste dit qu’ils sont « le
résultat de visions intériorisées ». Mais le tableau matiériste sert aussi de
support à une peinture qui bannit totalement le sujet. Dans ce large éventail de
style qui se dédoublent, se génèrent, se rappellent et s’effacent les uns les
autres, on ne s’étonnera pas de voir des œuvres où la quête de l’artiste
s’emploie à ruiner l’idée même de représentation. L’abstraction se fait jour
depuis les débuts du peinture, pour ne jamais disparaître. Certaines toiles
réalisées dans cette voie expriment une sensibilité à la construction solide et
massive communiquant une impression d’immuabilité, tellement la forme et la
couleur sont indissociables. D’autres compositions se font le réceptacle de
plusieurs lyriques qui, dit l’artiste, livrent « les agitations de l’âme dans la
folie du geste ». Chutes, explosions et ratures flamboient dans des jaunes
éblouissants et s’abîment dans des rouges de consumation intense, actionnant des
rythmes pressés jaillis de gestes internes à la couleur.
Malika El Kettani continue d’ériger
une œuvre à la fois reposante et tourmentée, empreinte d’un étonnant mélange de
raffinement et de violence. Il ne serait pas étonnant non plus que cette
incommensurable prolifération de styles soit accompagnée d’une réflexion
conceptuelle et esthétique de l’artiste sur son travail. Le peintre qui n’a
commencé à exposer que très récemment tient sur son œuvre un discours d’une
respectable cohérence. Discrète et taciturne, la femme parle avec enthousiasme
de ses nombreux voyages et des artistes qui l’ont le plus marquée : Cézanne, Van
Gogh, Modigliani, Dali, etc. Mais, de cette artiste qui survole les sujets et
les manières de peindre avec indifférence, on s’attend à ce qu’elle adopte la
même indifférence à ce que pense le public de son œuvre protéiforme et, par là,
dépossédée de la marque d’une sensibilité individuelle. Il n’en est rien. Malika
El Kettani a l’écoute attentive et sincère, aussi assoiffée que sa volonté de
créer : « L’art, déclare-t-elle, est d’abord le partage d’une expérience
personnelle. Je suis toujours très curieuse de savoir ce qu’on pense de ma
peinture. Je suis convaincue que je ne peux imposer mon nom et mes idées que
grâce au soutien des autres.»
Youssef Ouahboun
"Malika El Kettani
Retrospective"
4 - 20 mai 2004, Galerie du Centre Culturel de l’Agdal - Rabat |
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